Questions à ALAIN CHOURAQUI

« Le combat pour les libertés n’est jamais gagné mais qu’il n’est jamais perdu non plus, à condition de le mener. »

Alain Chouraqui

Les crispations identitaires sont de plus en plus récurrentes dans la société française.
Doit-on associer ces crispations au risque d’engrenage identitaire ?

Ces engrenages identitaires sont déjà enclenchés, et ont même franchi une bonne moitié du chemin qui mène au pire et que nous avons analysé.
Ne nous y trompons pas : nous faisons face à des tendances lourdes.
Aujourd’hui se mettent à nouveau en place en Europe et dans le monde tant de crispations individuelles et collectives, tant de haines racistes semblables à celles déjà vécues. Nous sommes pris en tenaille entre la barbarie islamiste radicale et l’extrémisme nationaliste qui se nourrissent l’un de l’autre sur un fond de déstabilisations sociétales profondes et durables.


Une grande partie de votre travail porte sur la « démocratie ». Elle semble pourtant en danger aujourd’hui, de scrutins en scrutins. Quelles seraient les solutions pour infléchir cette réalité ?

L’important est d’abord de comprendre cette situation. Le passé donne des clés. Crises morales et recherche de repères en font partie. Il faut faire preuve de plus d’imagination sociétale et politique, sur l’implication des citoyens, sur les conditions de leur bien-vivre au quotidien, sur la maîtrise de la mondialisation et la réponse à ses grands enjeux, sur l’articulation des niveaux de régulation du local au global…


Aujourd’hui, la frontière semble poreuse et de plus en plus floue entre les extrémistes et certains républicains. Quelle période de l’Histoire rappellent ces radicalisations ?

C’est comme cela qu’Hitler est arrivé au pouvoir avec seulement un tiers des voix aux dernières élections libres…Les divisons de ses opposants puis quelques alliances ont fait le reste. Il faudrait tellement entrer dans les détails de l’histoire pour bien comprendre ses points communs avec aujourd’hui, par-delà les différences évidentes.


Que signifie, selon vous, la part de citoyens français qui sont hostiles à l’accueil des migrants et des réfugiés ?

Il y a aussi de beaux élans de solidarité. Mais les cœurs se ferment souvent lorsqu’ils sont dominés par la peur, et les hommes deviennent alors des problèmes ou des statistiques avant d’être des humains.


Les nombreux attentats commis sur le sol français depuis deux ans ont-ils, selon vous, fracturé l’unité nationale ?

Je crois à la fois qu’ils contribuent à la polariser entre deux tendances, mais qu’ils peuvent aussi ressouder une large majorité autour des valeurs communes fondamentales.


Comment sensibiliseriez-vous aux dangers des extrémismes identitaires ?

L’histoire montre jusqu’où mènent ces extrémismes, et par quel chemin, fait d’engrenages résistibles mais vite immaîtrisables. Ce n’est pas un hasard si les génocides –fondées sur l’identité, la « race » supposées- sont les pires des crimes contre l’humanité. Ils sont bien la conséquence d’extrémismes identitaires. Et l’on sait aujourd’hui quelles sont les quatre grandes étapes qui y conduisent. N’oublions jamais cette expérience de l’humanité !


Face à la montée des extrémismes, quel message souhaiteriez-vous communiquer aux jeunes, et plus particulièrement aux votants ?

J’ai envie de dire haut et fort : « On ne joue plus ! » Mais à qui ? À ceux qui ne savent même pas qu’ils jouent avec le feu des engrenages criminels ? À ceux qui se donnent toutes les raisons de se retirer du jeu ? À ceux qui attendent de savoir qui va gagner la partie ?

À tous ceux plutôt, la grande majorité des honnêtes hommes et femmes qui n’ont aucune envie de croire le pire possible, qui sont comme sidérés par ce qu’ils entrevoient des processus en cours, mais dont les valeurs, les analyses et plus encore la conscience morale commencent à imposer leurs voix intérieures plus lucides et plus courageuses.

Je leur dirais que le combat pour les libertés n’est jamais gagné mais qu’il n’est jamais perdu non plus, à condition de le mener…

Je leur dirais enfin que les gens honnêtes et occupés ont toujours autre chose à faire que de se mobiliser contre les haineux. Et qu’ils le font souvent trop tard, contraints et forcés par une situation tragique, alors que l’histoire montre que plus la résistance est tardive contre les dynamiques passionnelles, moins elle est efficace et plus elle risque de devoir être violente.